Trans – Rituel 2 – + si affinité 2008 – Fiac

+ si affinité 2008  – Fiac

10 artistes        10 familles

Trans-Rituel  2

 

Ou comment réinvestir la magie et les pouvoirs de l’art
par Pascal PIQUE

 

S’il est un lieu au monde où l’alchimie de la transe et du rituel se devait d’être revisitée, c’est bien à Fiac. Déjà, avec Trans-rituels 1 en 2007, le premier volet de cette double exposition, quelque chose de magique s’est produit. Quelque chose de paradoxal aussi, puisque de l’ordre de l’évidence et du mystère. Pour mémoire, il s’agissait d’honorer et d’explorer plus profondément encore le potentiel de cette aventure fiacoise : celle de l’invitation de l’art contemporain dans un village rural. Formule ritualisée depuis des années par les habitants eux-mêmes. Des habitants qui ont fait le choix, en conviant les artistes à créer chez eux, « à la maison », de jouer ce rôle si particulier de « passeur » (ou de médiateur comme on dit aujourd’hui), entre l’art et le monde.
C’est-à-dire entre nos mondes intérieurs, domestiques, intimes, doublement incarnés par les familles dans leur cadre de vie, et par les artistes avec leurs oeuvres ; et le monde extérieur, représenté par le grand public.
C’est pourquoi Fiac représente un terrain particulièrement propice à une plongée dans cet entre-deux, ce territoire encore assez méconnu, où s’opère la jonction entre les dimensions physiques et
psychiques. A l’image d’un espace de convection, comparable à une zone de convergence météorologique, où les transferts d’énergie impliquent des déplacements de matière. Précisons que l’enjeu de ce qui s’échange ici, celui de l’interaction, de la transversalité ou de la codétermination entre les dimensions physiques et mentales, renvoie à l’un des grands défis que devra relever la civilisation contemporaine. Avec peut être à la clef, quelques réponses aux lancinantes questions sur la nature et l’évolution de nos rapports à l’environnement social, politique, naturel ou psychologique. A nouveau réunis, les mots « rituel » et « trans(e) », ont véritablement joué le rôle d’une sorte de Sésame. A l’image d’un premier voyageinitiatique, Trans-rituels 1 ayant (ré) ouvert des perspectives inattendues sur nos perceptions et nos constructions du monde. Les retrouvailles du rituel et de la transe ont agi sur des registres aussi divers que ceux de nos rapports au langage et à la poésie, rapport à la vie, à la mort, au sacrifice, à soi et à l’autre. Mais aussi sur ce qui nous lie aux éléments naturels, et au cosmos. S’inscrivant dans une sorte de mouvement perpétuel, largement partagé et profondément ressenti par tous, l’exposition dessinait les premiers contours d’une nouvelle cosmogonie en gestation.

Un nouveau départ

chamane

Le second périple proposé avec Trans-Rituels 2, a permis de prospecter plus en avant ces ouvertures de pistes. Notamment dans le croisement entre les caractères immémoriaux du rituel et de la transe et la nécessité de renouveler, de fertiliser, nos consciences comme nos pratiques actuelles. La motivation étant moins celle d’un retour aux sources, la nostalgie d’une quelconque origine, que celle d’une perspective transculturelle et transhistorique. Comme pour déjouer les travers de la rationalisation excessive, des catégorisations, des découpages temporels, et géographiques traumatiques, dont notre culture occidentale a le secret.
Avec en ligne de mire, l’exploration du continuum entre intuition et imagination. Autant de sensations, de prémonitions qui sont au coeur de l’expérience trans-rituelle.
D’où l’invitation du poète-artiste-chamane de Midi-Pyrénées Serge Pey à partir de son travail avec les artistes sardes Chiara Mulas et Antonio Are sur la survivance des sons, des chants et des rituels venus du fond des âges néolithiques.
Les voies (x) de la transe chamanique ont aussi été réveillées à travers la présence de Claudine Londre, Christoph Keller, ou Charley Case qui a fait appel au didgéridoo des aborigènes d’Australie. Cet étrange instrument leur permettant de trouver la bonne fréquence pour entrer en vibration avec le cosmos. Suite à la présence des artistes Bauls du Bengal en 2007, d’autres croisements ont été tentés. Comme entre les cultures bouddhistes, araboandalouses et occidentales avec l’invitation de la grande déesse Tara Verte, de son « sculpteur » Bertrand Cayla et des moines du monastère Nalanda. En tibétain, Tara signifie aussi Libératrice ou Etoile. Une nuit entière de rituel lui sera d’ailleurs consacrée. En écho à ces échappées, d’autres formes de plasticité corporelle et mentale ont été proposées par Camille Renarhd, Anika Mignotte et Simon Girault-Têtevide.
Il y sera aussi question de flux, de fluides, d’aura, d’élévation et de… renaissance. Car s’il est un motif, une énergie, une perspective, qui semble s’être dégagée de Trans-Rituels 2, c’est bien celle de la nécessaire (re) naissance à soi et au monde. Celle-là même du « rêveur cosmique ».

Le retour des chamanes

chamane-2

Le chamane reste la figure emblématique de la transe et du rituel, à travers les âges et les géographies. Avouons le, la figure du chamane a inspiré, motivé et accompagné cette aventure « transrituelle » ; et de manière plus évidente encore dans la seconde édition. D’où la présence annonciatrice et discrète, en filigrane sur les vecteurs de communication des expositions, des dessins préhistoriques des deux hybrides provenant de la grotte des Trois-Frères dans l’Ariège. Ces énigmatiques dessins de créatures mi-homme mi-animal, évoquées dans des postures de danse ou de transe, seraient des représentations de ces êtres à part, qui entrent en communication avec les esprits et les différents niveaux du monde mythique. Dénommé sorcier, medecine-man, guérisseur, magicien, le chamane fait appel à nos capacités subjectives et imaginaires pour établir l’harmonie avec le cosmos. C’est pourquoi le chamane est sans doute aussi l’un des premiers ordonnateurs du rituel et de la transe, sa technique privilégiée. Au-delà de ses manifestations physiques les plus spectaculaires (tremblements, spasmes, convulsions), la transe est à voir ici au sens large du terme.
C’est-à-dire comme un état de conscience modifié qui permet l’accès à d’autres dimensions. Les facteurs d’accès à la transe sont multiples et variés : depuis les substances psychotropes jusqu’aux conditions d’isolement ou de déprivation sensorielle (des grottes jusqu’aux couvents), ainsi que la douleur intense, les rythmiques ou les chants répétitifs. Identifiée au vol ou au voyage chamanique, la transe est avant tout un vecteur, un véhicule, ou une sorte de monture que le chamane endosse pour entrer en communication avec la surnature, c’est-à-dire l’ensemble des entités invisibles qui peuplent l’univers et qui exercent une influence sur les êtres naturels. Si les chamanes ont été combattus, persécutés, exterminés par les divers monothéismes, le phénomène de la transe est universel et toujours d’actualité.
Il a même pu venir en aide aux scientifiques modernes comme les préhistoriens Jean Clottes ou David Lewis Williams pour renouveler fondamentalement la lecture de l’art des cavernes. Avec une incidente assez troublante : les chamanes auraient pu être les premiers artistes. Hypothèse vertigineuse non dénuée de fondement, si l’on considère que le chamanisme est sans doute à l’origine des toutes premières images et pratiques « artistiques » de l’humanité. A cet égard, Trans-Rituels 1 & 2, sont largement redevables à ces approches, en disant toute l’urgente nécessité qu’il y a à s’inspirer de ces propositions. Tant il est vrai que ce « cadre interprétatif » dépasse les stériles polémiques historiques, scientifiques, esthétiques, ou spirituelles, pour lever l’un des coins du voile de l’énigme humaine.

L’urgence poétique de Pey le chamane

L’une des autres sources d’inspiration de Trans-Rituels se trouve dans l’activité de Serge Pey, plus connu pour ses écrits poétiques, ses engagements politiques, et ses performances rituelles que pour son travail « plastique ». Mais c’est bien en tant que poète-artiste-chamane que Serge Pey a largement participé (comme Michel Giroud en 2007), à la réflexion sur Trans-Rituels. Dans l’appartement au-dessus de l’épicerie au centre du village, il a réalisé un « champ de forces » planté et tressé de ses fameux bâtons de tomates gravés de textes et de dessins. Des bâtons qu’il utilise dans ses performances comme un chamane utiliserait un tambour. Quelques-uns de ces bâtons sont dédiés aux habitants de Fiac avec la liste de leurs noms figurant dans l’annuaire téléphonique. Disposés en quadrillages au sol, ou verticalement, les bâtons jouent le rôle de « piles » ou de « sources d’énergie ». Baptisé « Poèmes d’urgence pour Fiac », l’ensemble forme un territoire où le visiteur pourra faire entrer en vibration le visible et l’invisible. Pour Serge Pey, ce territoire est aussi un « Piège à infini » où, en tant que « chasseur spirituel », il conçoit l’oeuvre d’art comme « une oeuvre magique opérative qui transforme les relations entre lui et son environnement. Pour moi, les formes vivent et ne se réduisent pas à leur matière. Elles sont des mouvements d’actions métaphysiques, étymologiquement au-dessus de la physique et de la matière » (S.P.). Dans cette « plantation », certains bâtons liés entre eux par le dessus, forment des sortes failles qui renvoient à la poésie première de rituels immémoriaux. Comme ceux pratiqués en Europe Centrale, quand on faisait passer le nouveau-né au travers du tronc d’un arbre pourfendu sur sa hauteur. L’arbre était ensuite ligaturé et l’enfant avait son équivalent « arbre porte », toute sa vie dans la forêt.
Rien d’étonnant à ce que célèbre ethnologue cinéaste Jean Monod déclare au sujet de Serge Pey : « Si c’est un chamane c’est que c’est d’abord un guerrier. Il nous guérit de ne plus être ce que nous avons toujours été. Il nous guérit de l’oubli et de la peur. Il nous rend cette part perdue de notre âme qui ne peut plus exister aujourd’hui que dans l’alliance où une nouvelle parole ancienne recrée ses frères ».

Chamaniser ou niquer la mort

Parmi les « frères » et les « soeurs » de poésie rituelle de Serge Pey il y a Chiara Mulas et Antonio Are, tous deux rencontrés en Sardaigne, terre s’il en est de survivance de pratiques immémoriales. Pour Trans-Rituels 2, Chiara et Antonio ont investi une maison récente à louer, donc vidée de ses habitants. Une demeure qu’ils ont transformée en espace intermédiaire entre la vie et la mort. Chiara Mulas est une artiste intimement liée à l’éthnopoésie. Ses recherches l’on conduit à explorer et réactualiser les rituels de mort toujours présents dans sa culture familiale. Vidéaste, performeuse et plasticienne, elle réalise des oeuvres d’une rare densité physique et psychologique. Pour Trans-Rituels 2 elle a d’abord fait disparaître la maison sous un gigantesque linceul de bâche verte, de façon à instituer un espace fantôme.
Un panneau extérieur signalant « La maison est à louer », atteste de la vacance transitoire des vivants en ces lieux. Dans l’une des chambres à coucher elle projette sur la surface d’un couvre lit blanc faisant écran, une oeuvre vidéo de l’ordre de la performance et du documentaire. La séquence montre une veillée funèbre, où une jeune femme morte étendue sur un lit, est entourée par des femmes plus âgées, toutes en pleurs et en lamentations. En fait l’artiste joue sa propre mort. C’est le moyen qu’elle a trouvé pour convaincre ses aïeules, de reproduire le moment et les incantations du rituel de l’euthanasie sacrée, qui était pratiquée il y a encore peu en Sardaigne. Cette pratique interdite mais tolérée, consiste à abréger les souffrances du mourant à l’aide d’un joug de boeuf placé sous sa nuque. Au-delà de la portée ethnographique et mémorielle de ce travail (l’un des rares enregistrements de cette coutume), Chiara Mulas a pu ainsi revivre ce temps rituel du passage entre le monde des morts et celui des vivants. En artiste contemporaine, elle a aussi fait une partie du voyage vers l’autre monde que pratiquaient ses ancêtres chamanes, dont l’une des missions, d’après l’ethno sociologue Michel Boccara, consistait à se « métamorphoser en animal pour aller « niquer la mort » et en ramener des raisons de vivre … » M.B.

Une voix du fonds des âges

Artiste de la voix, Antonio Are pratique le chant diphonique. Traducteur, philosophe et ethnomusicologue, il a participé à de nombreux rassemblements internationaux de performance et de poésie action aux côtés de Serge Pey. Antonio Are à une autre particularité, physique cette fois, puisqu’il souffre d’un double handicap, ayant perdu la vue et un bras dans sa jeunesse. Eléments importants puisque c’est dans le dépassement de ces handicaps et de sa cécité en particulier, qu’Antonio Are a conçu son projet pour Trans-Rituels 2, tout en s’adressant aux esprits et aux âmes qui habitent encore les lieux. Dès sa première visite, il a ressenti ces présences, qui selon lui, sont enregistrées et gardées en mémoire dans chaque pierre de la maison. C’est pourquoi, dans la grande salle à manger, il a fait dresser une table de banquet, et disposer quatre chaises autour. Sur ces chaises, il a déposé d’une seule main, une à une, de grosses pierres formant des monticules. Cette performance a fait l’objet d’une vidéo diffusée dans l’installation, où l’on ressent toute la dimension
sisyphéenne de son éprouvant effort physique. Plongée dans la pénombre, la salle est habitée par une voix étrange, gutturale, comme venue d’un autre monde. C’est la voie d’Antonio Are que l’on peut entendre et voir en vidéo. L’image a été filmée en gros plan, cadrée sur sa bouche qui émet les sons caverneux d’un chant diphonique. Selon certains ethnomusicologues, ce type de chant serait une survivance de pratiques néolithiques. Une sorte de proto-chant qui permet à une seule personne de faire faire une polyphonie en combinant des voix de gorge et de tête. On retrouve en effet ce chant dans diverses civilisations où il est encore pratiqué par des chamanes ou des sorciers. Comme en Mongolie,
au Tibet, en Inde ou en Afrique du Sud où l’on peut facilement comparer ce chant à une sorte de transe sonore produite par le corps. Le timbre de basse d’Antonio Are est celui du taureau avec qu’il est identifié en Sardaigne. C’est aussi à travers ces sons venus du fonds du corps et des âges qu’il est entré en résonance avec les esprits de la maison auxquels il a prêté sa voix.

Mais que faire des esprits ?

Réveiller, invoquer ou convoquer les esprits de la maison ou d’ailleurs, ne va pas sans conséquences. Mais jusqu’où ? Qu’est-ce que cela permet et engage ? C’est justement ce qu’a voulu tenter et tester Claudine Londre. Cette artiste montre le monde, non pas tel qu’il est, ou que l’on voudrait qu’il apparaisse ; en général sous l’angle de la normalisation et de la rationalisation ; mais plutôt tel qu’il est vécu. C’est à dire « plein de brèches, de failles et d’incohérences ».
C’est pourquoi elle aime provoquer « des heurts, des hiatus, des perturbations de sens en opérant des déplacements de registres ». Invitée dans une maison neuve qui venait d’être achevée, elle a d’abord été troublée par le caractère lisse, moderne et récent de l’endroit. Trop « cimentée » pour trouver la brèche. Et comme si elle n’avait pas encore assez vécu pour tenter une expérience transrituelle. Après avoir réintroduit et laissé respirer les esprits dans la maison sous forme de guirlandes de lumières, elle évoque à l’extérieur, l’une des grandes missions du chamane. Celle qui consiste à négocier la relation entre la terre et le ciel, entre le visible et l’invisible, ou le rationnel et le pulsionnel. Entre les deux, à la fois dedans et dehors, elle donnait à voir une vidéo au travers d’un oeilleton, où le spectateur découvrait une véritable danse chamanique. Dans l’articulation de ces trois pièces, Claudine Londre a de fait proposé au visiteur un parcours l’initiant aux principes essentiels et à la poétique du chamanisme. Une invitation aussi à résoudre le conflit entre pensée rationnelle et pensée imaginaire qui taraude l’inconscient occidental.
Il est vrai que le chamane-artiste est aussi là pour guider, soigner et rassurer ses congénères. C’est même ce qu’il négocie dans son rapport aux esprits. Une lutte acharnée pour trouver un antidote à l’angoisse existentielle.

Relier les mondes

Cette mise en perspective critique de l’histoire, de l’intelligence rationnelle souvent dévastatrice des « blancs de l’occident», est aussi au centre du projet de Camille Renarhd.
Danseuse et chorégraphe atypique, Camille Renarhd utilise la danse, l’image et le son au service d’une revitalisation de notre rapport au corps social, poétique et biologique. Son travail in situ est le plus souvent inspiré par des espaces non destinés à la représentation de spectacles (parcs abandonnés, rue, métro, maison privée, garage). Elle y invente des mises en relation entre le lieu et les êtres qui l’habitent. Pour Trans-rituels 2 elle a créé avec ses hôtes, un parcours sous forme de performance rituelle, que le visiteur devait d’abord pratiquer les yeux fermés guidé par des passeurs.
Le cérémonial se déroulant à l’extérieur de la maison, était ponctué de points de vue, de stations et de rencontres fortuites. Comme avec ces personnages étranges portant des masques de lutteur mexicains, sans doute une lointaine réminiscence de tatouages ou de parures rituelles. Après avoir traversé une serre et entendu une déclamation aux accents révolutionnaires, puis contourné des collections de bidons usagés, le visiteur pouvait découvrir, telle une apparition, l’image d’une figure féminine solaire projetée en vidéo au fond d’un appentis. Marquée par les pérégrinations extra-européennes de l’artiste (Afrique, Nord Canada, Amérique Latine) et ses rencontres avec des cultures extra occidentales, cette vaste composition opératique, était à voir comme une « poche de résistance ». Un outre-monde ou un contre-monde à l’abri des désordres policés de la civilisation moderne. Une invitation aussi, sous la forme d’un parcours initiatique, à renouer avec les énergies vitales du corps, de la terre et du cosmos. Autant de forces à reconnecter en vue d’une mondialisation enfin viable et vivable. En d’autres termes, une sorte de chorégraphie planétaire, conçue au fin fond de la campagne fiacoise, pour relier nos mondes. Comme le ferait un chamane du XXIe siècle à l’heure de la globalisation.

Mourir pour mieux renaître

L’étonnant dispositif de transe conçu par Charley Case, a offert aux visiteurs de Trans-Rituels 2 la possibilité d’expérimenter concrètement l’expérience chamanique. Invité à s’installer dans un harnais fixé entre deux arbres, les yeux bandés, le futur initié devait se laisser tourner sur lui-même dans le vide. La perte de repères occasionnée par la rotation étant accompagnée par une double source sonore, avec d’un côté un son de transe électronique et de l’autre les modulations si caractéristiques du didgéridoo aborigène (d’ailleurs très proche du chant diphonique d’Antonio Are). Envisagée comme une « Machine à mourir et à renaître », cette proposition a su transposer de façon physique, mentale et symbolique, l’une des missions premières du chamane : à savoir le voyage dans le monde des morts et des ancêtres. Mais Charley Case ne fait pas que résoudre symboliquement la dualité entre la vie et la mort. Ici, il parvient à réincarner de façon très singulière une autre dimension de cette conscience transversale. Comme s’il réveillait la transe chamanique
d’une autre âge, en la ramenant à la surface du présent et du réel, dans une temporalité circulaire. Ce que Michel Boccara évoque au sujet des aborigènes : « Voyager dans l’Autre espace, le royaume des morts, c’est aussi voyager dans l’Autre temps, là où présent, passé et futur se confondent, ce qui permet au devin de dilater le temps comme une substance et de voir « l’ancien futur ». Le temps est vécu sur le mode spatial, il n’a ni commencement ni fin. C’est une conception qui anime l’espace-temps des Australiens ». En retrouvant cette équation temporelle et spatiale, Charley Case nous a réinstallé dans le rôle et la faculté de « rêveur cosmique ».
Cette dimension de la culture chamanique, est entre autres véhiculée par la mythologie et la fréquence vibratoire du didgeridoo. La légende aborigène raconte que le premier homme qui souffla dans une bûche creuse émit un son tout en projetant des termites dans le ciel. Elles formèrent alors les étoiles et la Voie Lactée, ce qui permit d’éclairer la Terre en ces temps mythiques où tout était froid et sombre. Et pour la première fois aussi, le son du didgeridoo béni Mère la Terre, la protégeant elle et tous les esprits du Temps du Rêve, avec ce son vibrant pour l’éternité…

Renouer avec l’aura

Dans le travail de Simon Girault-Têtevide aussi, il est question d’étoiles qui sautent dans le ciel nocturne. La vidéo intitulée « Trou », a été réalisée de nuit, à l’intérieur et aux alentours d’un cimetière du village. Elle laisse apparaître une sarabande d’étranges entités lumineuses ectoplasmiques, qui vont de l’immatériel à la forme humaine en passant par l’animal. Une succession d’aurores boréales et d’auras, de feu follets et de lucioles émergent ainsi dans un paysage fantastique, à la fois diurne et nocturne. Vêtu d’un costume phosphorescent l’artiste s’est « amusé » à bondir littéralement dans le champ de l’image de manière à enregistrer les traces du passage de son corps de lumière. Si bien que les matières du temps, de la lumière et du corps fusionnent dans une sorte de ballet phantasmagorique. Ces visions semblent être tout droit sorties d’une sorte de transe corporelle et visuelle. Comme résultant d’une séance au cours de laquelle l’artiste (ou le chamane) aurait été visité par des cohortes d’esprits ou d’entités venus de l’outre-monde. A moins que lui-même ne soit allé les visiter. Toujours est-il que Simon Girault-Têtevide a magnifiquement restitué ce que l’on peut imaginer et visualiser de ce type d’expérience. En jouant de la fluidité du temps, de l’espace et de la lumière, de la plasticité du corps et de la technologie de l’image, fût-elle numérique, il a totalement désarticulé l’ordre logique des choses pour produire un spectacle halluciné. Les aurores et les auras qui hantent son oeuvre remplissent une autre mission. Elles déjouent le constat de la perte d’aura de l’oeuvre d’art, pour cause de « reproductibilité technique », tel qu’il a été formulé par Walter Benjamin dans les années 1930. A moins qu’elle ne lui donne raison en attestant d’une origine magique et rituelle de l’art qui aurait retrouvé ici, malgré la technologie contemporaine, une nouvelle forme d’expression et d’existence.

Emergence et dépassement de soi

Les images d’Anika Mignotte sont assez proches de celles de Simon Girault-Têtevide. Bien qu’issues d’un mode de génération tout autre, elles établissent aussi un continuum entre corps physique et corps mental. Avec son dispositif interactif intitulé « Laboratoire-corps mental », Anika Mignotte reprend les fondamentaux de la transe visuelle et corporelle dans une version technologique moderne directement liée aux dernières avancées des sciences cognitives.
En particulier à travers les recherches du neurobiologiste Francisco Varela sur l’auto-organisation ou l’énaction, c’est-à-dire l’émergence de la conscience en interaction avec un environnement donné. Son dispositif qui consiste en une sorte de caisson de déprivation sensorielle, propose au visiteur une immersion dans un univers de sons et d’images avec lesquels il va entrer en flux. Doté d’une série de capteurs qui relient son corps à la machine, ses rythmes corporels réagissent à l’image diffusée tout en agissant sur elle. L’idée étant de créer « un voyage mental », propice à l’émergence d’états de conscience spécifiques. Les ondes Alpha du cerveau produites par l’état de relaxation que peut procurer le « labo corps mental », sont aussi caractéristique de l’état de « rêve éveillé » ou d’hypnose, pratiqué par nombre de cultures de la transe. Ce labo participe d’un projet de « cognition-création de soi » dont l’enjeu est de ré-articuler la notion d’oeuvre d’art à celles d’écran mental et d’émergence du « sentiment de soi / sentiment de l’autre ». Au-delà de la dualité « ontologie / phénoménologie », il s’agit pour Anika Mignotte, de reconsidérer le phénomène émotionnel comme vecteur essentiel de co-création du monde, de « faire monde » avec autrui et l’environnement. Cette conscience co-générée engage la réflexion vers une nouvelle conception de l’organicité interactive entre « le cerveau, le corps et le monde ». Elle prolonge ainsi une sorte « technologie naturelle » inventée et pratiquée par des générations de chamanes à travers la planète quand l’élévation conjointe du corps et de l’esprit participe du dépassement de soi.

Rénover le grand arche céleste

Le rapport à l’élévation symbolique ou effective du corps et de l’esprit est l’un des sujets de prédilection de Christoph Keller. Tout en établissant une sorte d’archéologie comparée des savoirs scientifiques les plus modernes et des approches empiriques immémoriales. Son projet étant d’inventer une complémentarité, ou une polarité renouvelée, entre ces deux termes mis encore trop souvent en opposition de nos jours.
C’est pourquoi il s’est intéressé de très prêt aux pratiques actuelles de la transe et de l’hypnose ou aux phénomènes de possession chamaniques dans l’Europe actuelle. Jouant de l’inversion de ces perspectives sur le comportement humain, Christoph Keller propose de combiner les ressources de l’observation scientifique et de la contemplation artistique.
Ou en d’autres termes, la conjugaison de ces deux pouvoirs de l’esprit. Le projet de grand arche conçu pour Trans-Rituels 2 peut être vu comme l’anti-monument symbolique de cette entreprise. En reliant les sphères opposées de la terre et du ciel, de l’urbanisation et de la nature, du village et de la forêt « magique », à l’aide d’une ligne de ballon météorologiques gonflés à l’hélium, il revitalise la tradition du lien cosmique.
Ce qu’atteste la série d’images d’arches de triomphe, projetées à l’envers la tête en bas. Comme pour leur redonner leur fonction symbolique initiale, oubliée et délaissée à travers les siècles. Cette volonté de restaurer notre liaison à l’univers renvoie directement aux arcanes du vol chamanique, auquel les ballons rendent hommage.
Le vol chamanique s’effectue en effet doublement vers le haut et vers le bas. Vers le haut, c’est l’ascension, la montée vers les puissances célestes. Le Chamane peut alors passer par l’orifice de l’étoile polaire, le clou ou le nombril du ciel. Il intercède ainsi auprès des divinités qui règnent sur le monde animal : il va chercher des âmes. Vers le bas, c’est la descente dans le royaume des ombres, ou au fond de la mer où se trouve les divinités des animaux marins. Le chamane descend chercher l’âme d’un malade, ou pour voler une âme et la faire naître dans notre monde.

Libérer les étoiles

Non loin de l’arche (un hasard ?), la présence de la Tara verte sculptée par Bertrand Cayla a pu dérouter nombre de visiteurs de Trans-Rituels 2. De même que la nuit de rituels qui lui a été consacrée par les moines bouddhistes du monastère de Nalanda, situé à côté de Fiac. Suite à une requête faite par son Lama, il a fallu cinq ans à l’artiste pour réaliser la « déité ». Tara verte est une manifestation féminine des qualités d’éveil du bouddha. Comme toute forme d’art sacré, elle est destinée à servir de support d’inspiration et de pratique dans un contexte spirituel précis. Sa présence permettant de percevoir et de communiquer directement avec l’éveil, la sagesse, et la béatitude de bouddha. Sa posture, sa gestuelle et ses ornements sont les symboles des réalisations et des accomplissements éveillés. Sa jambe droite dépliée montre qu’elle est prête à aller aider les êtres. Son corps ayant la fraicheur d’une fleur au teint clair et sans tache, symbolise la possession de toutes les qualités. Son corps lumineux symbolise aussi l’élimination de toute négativité. Mais la Tara verte est aussi le signe d’un lien cosmique réalisé. L’un de ses attributs est la lune, symbole de félicité inépuisable. Son nom signifie aussi « celle qui délivre » et « étoile ». Sa posture évoque le vol au secours d’autrui aussi bien que la liaison entre les éléments terrestre et céleste, l’élévation dans la lumière et le cosmos. Ce à quoi renvoient les lancinantes circonvolutions autour de la sculpture qu’exécutent les moines pendant la nuit de rituel à Tara. Dans une forme de transe dont les origines chamaniques ont été attestées depuis longtemps.

Développer le chaman intérieur

Est-ce que l’artiste serait le chaman des temps modernes ?

La conclusion positive à cette question serait hâtive et rudimentaire malgré les multiples points de jonction entre les deux modèles. S’il semble que la nature même du geste et de la pratique artistique ait à voir avec cette tradition première, l’identification stricte de l’un à l’autre semble usurpée. Toutefois, à l’évidence, de troublantes similitudes s’imposent. Le seul fait de considérer une partie de la création actuelle sous l’angle conjoint du rituel et de la transe laisse apparaître une communauté de pratique, de techniques et de poétique. Sans parler d’une récurrence de certains symbolismes. Essentiellement dans l’expérimentation croisée des dimensions physiques et psychiques. Si bien que la création contemporaine retrouve des formes de magie et de pouvoir que la critique moderne a eu tôt fait de lui dénier, tout en conspuant les formes de désenchantement qu’elle a elle-même encouragé. Mais il s’avère qu’en ce début de XXIe siècle la donne commence à changer. Et ceci, d’autant plus qu’une prise en compte effective de la dimension artistique semble progresser. L’aventure fiacoise en est l’un des symboles. Il est vrai aussi que l’art contemporain peut offrir un contrepoint salutaire au spectacle quotidien des média et de l’actualité. Encore faut-il poursuivre le type d’expérimentation engagée avec Trans-Rituels. Les marges de manoeuvres sont plus importantes qu’on ne le pense.
Afin de poursuivre sur cette voie, la prise en compte des recommandations du psychologue David Feinstein pour le développement du « chamane intérieur » peuvent être utiles. Et ceci, sans oublier de fournir nos capacités de « rêveur cosmique » : « Il semble que les courants de l’histoire nous poussent vers une réunification du dualisme, vers une mythologie post-cartésienne dans laquelle l’ego et la nature primitive d’où il est issu seront réunis à un niveau supérieur d’intégration. Pour cela l’ego individuel devra étendre ses limites pour incoprer des domaines jadis confiés au chaman.
Développer le « chaman intérieur » consite à cultiver un ego attentif, capable – comme celui de l’ancien chaman – de se servir des états altérés, des rites et des rêves pour embrasser des formes d’expériences plus primitives, à voir ce qui se trouve derrière la mythologie agissante, à évaluer ses limites, et à se tourner vers de nouvelles directions plus adéquates et séduisantes ». D.F.

__________________________________________________________________________________________________

Les artistes

Chiara Mulas et Antonio Are, Christophe Keller, Camille Renarhd, Bertrand Cayla, Serge Pey, Claudine Londre, Simon Girault-Têtevide, Anika Mignotte, Charley Case avec Krididj et Ed Magnetico

Concert Flamenco

__________________________________________________________________________________________________

Le commissariat

Commissaire d’exposition : Pascal Pique

Directeur artistique : Patrick Tarres